Dans un tintamarre surprenant, dans un mélange de résonance métallique et d'agitation violente des eaux, de bruit éclatant et confus, brutal d'abord puis diminuant progressivement, parfois de nouveau accentué par un rebond de l'appareil sur une vague plus marquée et très courte ; le régime des moteurs au ralenti puis bientôt coupé, l'hydravion Catalina vient de se poser et dans quelques secondes va s'immobiliser dans la mer intérieure d'un atoll de l'Océan Pacifique, dans un lagon.
Au fracas désordonné de l'amerrissage et à l'arrêt des deux moteurs succède un calme étrange, dans lequel le moindre bruit paraît feutré, assourdi, les oreilles des passagers étant encore bouchées par la pression atmosphérique qui augmentait lors de la descente, avec la diminution d'altitude. Petit à petit chez les uns, ou bien subitement chez d’autres, chez ceux qui ont su déglutir un peu de salive, l'oreille reprend sa fonction et commence l'analyse de bruits qui sont inhabituels : le pas des hommes de l'équipage qui se déplacent dans l'avion pour effectuer les manœuvres, leurs voix qui transmettent les consignes prévues pour ces actions, le clapotis des vagues venant se briser le long de la coque.
Une petite houle fait quelque peu rouler l'appareil d’un bord sur l’autre. Les voix des passagers qui, pendant la descente s'étaient tues, deviennent distinctes elles aussi. Ils commencent à échanger leurs impressions et bientôt s'affairent pour le débarquement qui va avoir lieu dans quelques minutes.
L'hydravion, après une heure trente de vol au-dessus de l'océan vient de se poser sur le lagon de l'atoll Reao. Le trajet, depuis Hao, un autre atoll, d'où il a décollé d'une piste en dur, s'est effectué par un très beau temps dans un régime de vent alizé de nord-est ; l'appareil volait à une altitude d'environ sept cents millibars (1), soit un peu plus de trois mille mètres. Il a fallu louvoyer à plusieurs reprises pour contourner les sommets de puissants cumulus qui grimpaient au moins à plus de mille mètres au-dessus du niveau de vol, et que l'avion n'aurait pu traverser sans risques ; la turbulence qui est parfois très forte à proximité immédiate de ces magnifiques nuages à développement vertical peut les rendre dangereux. A ce niveau de vol, sous les tropiques, la température extérieure avoisine les quinze degrés, et de ce fait, il ne faisait pas très chaud dans la cabine. Au départ très matinal, à Hao, le thermomètre indiquait vingt-trois degrés au sol ; bien vite, sitôt atteinte l'altitude de croisière, il fallut sortir des sacs, qui une veste, qui un pull, habit léger à se le mettre sur le dos. Maintenant, la chaleur est retrouvée et la sueur commence à perler au front de l'équipage et des passagers. En peu de temps, les chemises qui épongent les corps se mouillent de vastes taches humides.
Chaque quinzaine, le Catalina assure la liaison avec cet atoll sur lequel se trouve implantée une station météorologique. Ces liaisons sont organisées dans le but d'effectuer le ravitaillement en vivres frais, apporter le courrier, relever du personnel ou bien encore livrer le petit matériel nécessaire à son fonctionnement et pouvant être d'un besoin urgent.
L'ancre vient de faire tête (2), aussitôt l'appareil se trouve orienté dans le lit du vent, le petit roulis en devient moins sensible. L'équipage a ouvert les deux sabords et l'alizé bienfaisant qui y pénètre à grandes bouffées rafraîchit l'intérieur de la cabine qui est maintenant surchauffée par le soleil, renouvelant en un instant l'atmosphère qui y devenait étouffante.
Mais voici qu'une embarcation à fond plat, armée par deux hommes de la météo et d'un polynésien, se range le long du bord. Ce dernier manœuvre avec doigté le moteur hors-bord de quarante chevaux qui la propulse, il la range en douceur sous l'ouverture de bâbord.
Aujourd'hui, 28 février 1967, la relève du service météo se compose de trois personnes dont le nouveau chef de la station, Louis. Ces hommes ont quitté Tahiti la veille afin de rejoindre le point de rendez-vous avec l'hydravion sur l'atoll de Hao ; ils ont fait à cette occasion un voyage de mille kilomètres au-dessus de l'océan. Tous trois sont nouveaux au pays ; arrivant de France, ils ont tout d'abord découvert Tahiti et sa capitale : Papeete. Suivant un court séjour sur la grande île, les voici en quelques heures propulsés dans l'est de l'archipel des Tuamotu, sur ces îles basses que l'on nomme les atolls, des terres bien déshéritées, comme ils ont pu le lire dans la documentation mise à leur disposition afin d'étudier la région et son environnement, avant de s'y trouver plongés.
La veille donc, ils ont fait ce voyage de deux heures à bord d'un DC-6. Pour la première fois ; leurs yeux découvraient les atolls vus du ciel. Des tapis posés sur l'immensité maritime ! Mais d'abord, sitôt le décollage de Faaa, qui est l'aéroport de Tahiti : quelle beauté ! quelle surprise ! quelle féerie ! qu’est le spectacle de la montagne tahitienne ce matin-là, vierge de tout nuage. Toute l'île d'un vert sombre visible sous leurs yeux ! les pics les plus hauts qui jaunissaient sous l'éclairage des premiers rayons du soleil levant, alors que les profondes vallées, qui découpent les planèzes comme à grands coups de machette, étaient à peine sorties de la nuit. Les deux plus hauts sommets de Tahiti : l'Orohena et l'Aorai, respectivement la nageoire du requin et la demeure des dieux, qui sont les rebords du volcan central violemment attaqué par l'érosion, s'élèvent tranchant tous deux sur le ciel jusqu'à deux mille quatre cents mètres d'altitude, aussi brusquement que l'aileron du requin tranche la surface de la mer. Et puis, semblant insignifiante par rapport à cette puissante montagne surgie un jour des eaux : la ville de Papeete, lovée dans un cadre de verdure peut-être sans pareil.
Bientôt, ce fut la presqu'île de Taravao, un autre volcan, aussi libre de nuages que l'île principale. On distinguait très bien, tout autour de l'ensemble formé par ces deux masses basaltiques accolées, une guirlande blanche matérialisant les brisants éternels comme la mer, formés par la houle qui vient mourir sur le récif barrière.
Un moment plus tard, par le travers tribord, le petit cône de Mehetia fut en vue ; c'est le dernier édifice volcanique sorti des eaux dans cette région du monde nous disent les géologues. Il garde ses formes primitives parfaites, à son sommet le petit cratère éteint et à peine attaqué par l'érosion est remarquable. Un peu plus tard va apparaître, à bâbord cette fois-ci, et presque à mi-parcours, l'atoll Anaa. Louis a lu que cet atoll est le plus beau de l'archipel que nous abordons en l'apercevant. Le bleu de son lagon se reflète, dit-on, dans le ciel et dans la base des cumulus qui se forment au-dessus de l'atoll. Nos voyageurs volant à plus de cinq mille mètres, nettement au-dessus de la base de ces nuages, n'ont pas observé ce phénomène ; ils ont pu remarquer, par contre, qu'ils épousaient dans le ciel la forme plus ou moins circulaire de cette île basse. En effet, les cumulus se développent au-dessus de la forêt de cocotiers, le sol étant fortement chauffé par le soleil, ils matérialisent tout là-haut, un ovale identique à celui de l'île qui en est boisée.
Au bout d'une demi-heure, l'avion survole Reitoru, tout petit atoll au cercle parfait qui se présente presque à la verticale des hublots de tribord. Mais alors que Reitoru s'éloigne sur l'arrière, à tribord également apparaissent Marokau et Ravahere, deux atolls frères. Encore de petite taille, mais plus importants que le précédent, ils sont bien loin d'être aussi beaux que lui ; une grande partie de leur surface est submergée par la mer. Une légende polynésienne nous dit que ces îles jumelles jadis n'en faisaient qu'une, qu'elle fut coupée en deux par un cataclysme ; cela peut être vrai car un étroit bras de mer les sépare. Vu ciel, une simple enjambée semble suffisante pour passer de l'une à l'autre. En les observant, on se laisse aller à rêver, qu'un jour, lors d'une secousse sismique, un énorme pan s'en est détaché, a glissé vers le fond de l'océan en les séparant pour longtemps. La légende ajoute que dans un avenir lointain, la croissance des coraux les réunira de nouveau ; ceci est fort possible.
A partir de ce point, le quadrimoteur commença sa descente et, comme le vent soufflait d'est, il se trouva tout naturellement dans l'axe de la piste de Hao qui est orientée est-ouest ; il n'eut donc aucune évolution à faire avant les ultimes manœuvres d'atterrissage.
Après l'avoir observée du ciel, nos passagers pour Reao découvrent au sol ce qu'est l'île basse qui porte le nom particulier d'atoll, l'étrangeté de cette terre qui ne s'élève que d'un à cinq mètres au-dessus du niveau de la mer. Les atolls qui ne doivent leur existence qu'aux violentes tempêtes tropicales, aux cyclones, qui sévissent parfois dans cette région du monde, ces phénomènes accumulant les coraux détruits par la houle, en nappe calcaire qui deviennent des îles. Paradoxe que sont ces îles qui doivent leur existence à l'action des eaux, mais qui sont régulièrement ravagées par elles tout autant.
Louis s'est promis, lorsqu'il serait installé là-bas, d'étudier le processus de leur formation, ainsi que la flore et la faune qui y subsistent ; le mode de vie de leurs courageux habitants que l'on nomme Paumotu. Ces gens qui, encore à l’Age de la pierre polie, vivaient en harmonie parfaite avec cet environnement, avant l'arrivée des Européens, employant pour leur divers besoin uniquement les roches, les produits et la végétation de leurs îles, principalement le pandanus, le cocotier et le taro, à tel point que l'on a pu appeler leur organisation sociale : la civilisation du cocotier (3).
Le débarquement des vivres, du matériel et des sacs de courrier, est maintenant commencé, chacun y met du sien, il n'y a pas de dockers ici. L'embarcation aussitôt chargée - un Boston Whealer en matière plastique - file vers la plage visible à cinq cents mètres environ, où stationnent un petit camion et une Jeep.
Les yeux des arrivants remarquent l'étrange beauté du site où le bleu domine, écrasant tout. Le bleu du ciel marqué de petits cumulus filant rapidement dans le flux du vent d'est ; celui du lagon agité par cet alizé et tacheté de quelques moutons que produisent les vaguelettes déferlantes. Plus loin, vers la plage, il y a du vert, le vert de la forêt de cocotiers. Seul dans le tableau, cet aplat horizontalement étiré, rompt franchement l'omniprésence du bleu ; ce fond de scène est lui-même strié verticalement de fines lignes grisâtres matérialisant les troncs de ces arbres. Au pied de cette forêt, quelques coups de pinceaux dorés, maculés de taches d'un gris douteux, signalent la plage sableuse encombrée de rares petits rochers. C'est cette plage qui va accueillir les voyageurs dans un instant.
Au second voyage de l'embarcation, les trois passagers y prennent place et se retrouvent bien vite à terre. Une autre rotation aura lieu, elle transportera les membres de l'équipage qui s'affairent pour le moment à passer une seconde aussière ; celle-ci assurera parfaitement la sécurité de l'appareil qui se trouve maintenant amarré sur un coffre mouillé au milieu du lagon pour ce besoin.
Juste avant de toucher terre, le Boston passe devant un autre Catalina, mais naufragé celui-là. Il a terminé sa carrière ici, il y a quelques semaines. Il gît dans deux mètres d'eau, tout près du rivage, posé de guingois sur la pente du récif et le sable du fond. Seule une aile inclinée, projetée au-dessus de la surface, telle un tremplin pour ski nautique, indique sa présence. Une pensée fugitive effleure le cerveau des voyageurs... et si notre appareil avait fait lui aussi naufrage ?
Le canot achève sa course en s'échouant dans quarante centimètres d'eau, il ne reste plus qu'à enlever chaussures et chaussettes, retrousser le pantalon, en descendre et marcher sur le sable avec précautions, car des coquillages morts et coupants garnissent le fond du lagon.
Sur le rivage, le chef de la station météo et quatre polynésiens les accueillent :
- Ia orana ! Eaha to oe huru ? Bonjour ! Comment ça va ? demandent ces derniers ; Maitai ? Maitai ? interrogent-ils encore avec insistance, formules de salutations rituelles.
Et à eux de répondre :
- Oui, oui... sans comprendre la question posée dans le parler local.
- Maitai ? ia orana i te henua Reao ! annone l'un d'eux à Louis, en le regardant, interrogateur, et tout en portant le colis qu'il a saisi dans l'embarcation.
Voyant que celui-ci ne comprend pas, il lui explique alors en français local :
- Maitai ? je demande à toi comment ça va. Si je dis : iaorana i te henua Reao, c'est pour souhaiter à toi la bienvenue à Reao. Si ça va bien, tu réponds : maitai.
- Et si ça ne va pas, lui demande alors Louis.
- Tu réponds : aita maitai ! ça ne va pas.
Après quelques minutes nécessaires pour les présentations, l'établissement des contacts entre les résidents et les nouveaux venus, Louis se retrouve à côté de son interlocuteur, un jeune homme d'environ dix-huit ans, torse nu, tellement bronzé qu'il en est presque noir.
- Tu parles bien le français, lui demande-t-il, pourtant, j'ai appris à Tahiti que les habitants de Reao ne connaissent pas cette langue.
- C'est vrai, j'ai appris à Papeete, moi ; il n'y a que quatre personnes qui parle bien le farani ici. Moi, je ne suis pas de Reao, mon henua est Puka Rua ; il montre alors la direction du nord-ouest et ajoute :
- Tu as vu mon île tout à l'heure, avant d'arriver.
Il est vrai que juste avant de se poser à Reao, l'hydravion avait amorcé sa descente permettant de se retrouver en rase-mottes au-dessus du village de cet atoll, paré pour y jeter le sac de courrier par l'un des sabords, comme il le fait à chaque rotation.
- Mon nom, c'est Robert Taihuka a Taihuka, reprend-il ; à Tahiti, on m'appelait Boby, ça vient de Robert. Ici, on m'appelle Popi, et toi : eaha to oe igoa ? comment c'est ton nom.
- Mon prénom est Louis.
- Ici, ce sera Rohi, ou bien Lohi, ou bien encore Rofi.
- Pourquoi veux-tu changer mon prénom ?
- Aita changer, je ne change pas ton nom, mais les paumotu ne savent pas prononcer Louis... et il ajoute à la cantonade en direction des villageois qui arrivent à vélo ou à pied, sur les lieux du rassemblement :
- Teie Rohi, patron météo api !
- Et tu leur as dit quoi ?
- Que tu es le nouveau chef de la station météo, je sais que tu es le remplaçant de Matimo, de Maxime.
Les échanges de civilités, les souhaits de bienvenue se terminant, les deux véhicules chargés de matériel et de personnel prennent le chemin de la météo qui se trouve à quatre kilomètres d'ici, dans le nord-ouest, tout près du village et dans le seul secteur habité de l'atoll.
Il fait très chaud et la réverbération est intense, la lumière solaire et la chaleur sont réfléchies par le sable qui borde le chemin sur lequel on roule, à l'extérieur de la forêt. C'est un soulagement quand parfois la Jeep que conduit Maxime, dans laquelle se trouvent Louis et un autre passager, pénètre dans une zone ombragée en serpentant parmi les arbres.
Louis remarque que les cocotiers en ce secteur de l'atoll ne sont pas très élevés, ils semblent encore jeunes. Quelle différence de hauteur avec les cocotiers girafes de Tahiti où ils atteignent parfois vingt-cinq mètres ! et même les régimes de noix sont moins fournis que ceux que l'on peut voir accrochés aux arbres de la grande île. Le sol du sous-bois n'est composé que de pierraille, il semble totalement stérile ; à Tahiti, par contre, la terre volcanique est d'une fertilité sans pareille.
Le chemin sableux, tout en lacets, a été tracé au hasard, parfois sur le sable du rivage, parfois dans la forêt, permettant d'éviter soit des quartiers de roches, soit les troncs des arbres qui furent plantés sans ordre. Tout en roulant, ils échangent quelques banalités relatives à l'île, à ses habitants et à leur mode de vie. Louis transmet quelques messages verbaux émanant d'amis communs, de France ou de Tahiti. Maxime, Matimo pour les Reao, quittera l'atoll dans une quinzaine de jours par une prochaine liaison aérienne ; cela lui sera confirmé par message, lui précise-t-il.
Chemin faisant, Louis observe avec attention cet univers étrange et tout nouveau pour lui qui l'entoure ; il se remémore le développement d'Albert t'Sertevens (4), qui décrit l'atoll d'Anaa pendant seize pages ! Anaa, la béatification de la couleur, écrit-il ; et il note : "l'incomparable lagon de Anaa, le plus beau, le plus pur de tous ces grands lacs marins qu'enferme un anneau de corail". Je vais donc avoir la chance de vivre plusieurs mois dans cet univers tant vanté mais bien peu connu, se dit-il. Même si Reao n'est pas Anaa, pourquoi ne serait-il pas aussi beau ? pourquoi cet atoll n'aurait-il pas autant de charmes ? sinon plus. Les touristes ne viennent jamais à Reao et l'écrivain belge n'est pas venu ici non plus pour se rendre compte et comparer.
A droite du chemin, du côté de l'océan, on peut remarquer un énorme bourrelet de pierre et de rochers grisâtres, sur plusieurs centaines de mètres de longueur.
- Qu'est-ce tas de pierre ? demande Louis au conducteur.
- C'est une accumulation de roches qui s'est produite lors d'un cyclone, au début du siècle, en 1903 ou 1906, m'a dit une personne d'ici qui connaît beaucoup de choses, une érudite locale, lui répond Maxime, nous viendrons y faire un tour ; c'est vraiment remarquable cet entassement de rocailles arrachées au récif par la violence des vagues.
Les agences de voyage vantent la beauté des lagons polynésiens ; il n'y a pas que cela, et Louis qui est météorologiste sait qu'il débarque aujourd'hui en un lieu qui peut être dangereux et parfois mortel. Justement, dans cette région du monde, nous nous trouvons en pleine saison des cyclones, ces phénomènes qui peuvent tout détruire sur de si petites îles.
Mais à gauche, les eaux bleues du lagon sont là, à portée de la main, elles sont bien agitées et ne correspondent pas à ces descriptions paradisiaques, elles non plus. En effet, dans ce secteur, alors que l'on se rapproche du village, sous l'effet de la force du vent, le clapotis que l'on rencontrait au moment de l'amerrissage se transforme en vagues qui atteignent un mètre de hauteur, elles déferlent même avec quelques gros moutons blanchâtres.
Devant la voiture qui roule à faible vitesse, un polynésien, torse nu et en short, fonce sur un cyclomoteur vers le village, il réalise souvent des prodiges d'équilibre là où il rencontre des zones sableuses. Pour son plaisir personnel, il joue le rôle de messager ; il annonce et décrit les nouveaux venus à ceux qu'il peut rencontrer, occupés soit au bord du lagon ou dans le sous-bois. Ce qu'il annonce est immédiatement répercuté par les autres en direction d'individus pouvant se trouver dans le voisinage. Cela s'appelle la "radio-cocotier", un système de transmission qui est bien connu à Tahiti : la rumeur.
- Tu vois, dit Maxime, la radio-cocotier fonctionne parfaitement à Reao, je suis prêt à parier que quand nous allons pénétrer dans le bourg, chacun te connaîtra, et t'appellera par le surnom que t'a donné Bobby.
Toujours précédé de ce messager, la Jeep aborde le village. En ces lieux, il est matérialisé par une grande bâtisse isolée et entourée de plusieurs cabanes en tôle. Cet ensemble situé à quelques dizaines de mètres du lagon est bien caché sous les cocotiers, qui sont très hauts, ceux-là. Trois personnes qui se trouvent à proximité, des femmes, saluent de la main :
- Iaorana Rohi, iaorana patron météo api ! Bonjour Rohi, bonjour nouveau chef météo.
Et bien oui, visiblement tout le monde, comme l'a dit Maxime, est au courant de son arrivée, et alors que la voiture dépassant cette construction forestière débouche sur "l'avenue" principale, chemin de pierre et de terre damée, qui va du lagon au rivage de l'océan, toute la population est là, agitant bras et mains ; tous connaissant le nom qui lui a été attribué par Popi sur le bord du lagon, accueillent chaleureusement Rohi.
La voiture stoppe devant une maison en construction.
- Nous allons saluer le tavana, dit-il, le chef du village. Il se nomme Martial Takararo. Elus démocratiquement, à la même date que nos conseillers municipaux, les conseillers de Reao l'ont désigné à bulletin secret pour remplir la fonction de tavana, de chef du village. Lui, n'est donc pas maire, car Reao n'est pas une commune, cet atoll est un district du Territoire Français d'Outre-mer qu'est la Polynésie Française (5).
Un instant plus tard, comme la Jeep s’arrête devant l'école, délaissant les deux maîtres et leurs cours, une marmaille sort d'un seul jet en piaillant, et tous ces élèves viennent s'agglutiner autour de la voiture, dévisageant Rohi, s'adressant les uns, les autres, des commentaires dans leur dialecte. Ceci constitue pour eux une vraie distraction, et l'instituteur que nous rencontrerons plus tard les rappelle. Ce petit monde retourne en classe avec regrets mais enchanté de la récréation imprévue.
L'édile municipal est occupé à construire une maison, lui et un manœuvre sont affairés sur un mur qu'ils montent en pierres et en ciment. Il a sur sa tête un chapeau en pandanus tressé dans lequel sont fixés plusieurs hameçons de tailles différentes : la bride de ses petites lunettes de plongée encercle ce chapeau au niveau du tour de tête. Comme les autres personnes qui sont sur le chantier, il est torse nu et sue à grosses gouttes. Ils sont aussi bronzés, noir de peau, que Popi que nous avons vu à la plage ; c'est bien la couleur locale.
Maxime fait les présentations officielles, ce n'est pas facile car Martial ne parle pas quatre mots de français ; mais bien sûr, il connaissait l'arrivée du nouveau chef de station. C'est un solide bonhomme, la quarantaine, trapu, musclé ; il lui tend une main large comme un battoir :
- Maitai ?
- Maitai, répond Rohi comme on lui a enseigné, en essayant de serrer la vaste main du chef. Voici qu'arrive madame la tavana, qui est donc la première dame du village ; elle est accompagnée de trois autres vahinés, elles passent des colliers de coquillages et de fleurs au cou des deux nouveaux, les embrassent et leur souhaitent la bienvenue en véritable langage paumotu :
- Kia orana, kia orana korua ! répètent-elles en choeur, à l'intention des deux nouveaux venus.
Ces dames sont suivies par une bonne dizaine de chiens. Et tout autour de l'attroupement, dans la rue, la gent canine est aussi nombreuse, venue d'autres directions. Nos voyageurs découvrent là, ce dont ils avaient entendu dire à Tahiti : qu'aux îles Tuamotu, les chiens sont du bétail, de la viande de boucherie, et que l'on peut en trouver des troupeaux. Les paumotu s'en nourrissent comme on le fait dans notre pays d'un mouton, d'un lapin ou bien d'un canard, ces animaux que l'on n'élèvent pas en ces lieux. Mais, bon sang ! ils sont bien maigres, la majeure partie d'entre eux n'a que la peau et les os ; il n'y a pas grand chose à manger dans leur carcasse. Une femelle d'une maigreur squelettique, totalement efflanquée, passe lentement en regardant de-ci, de-là, cherchant probablement une quelconque nourriture. Elle traîne derrière elle une douzaine de chiots qui se trouvent dans le même état famélique que leur mère. Il essayent, tout en se déplaçant, de s'accrocher des lèvres à ses tétines flasques et pendantes, dans lesquelles le peu de lait qui s'y trouvait a déjà été pompé jusqu'au sang. La femelle s'est assise au milieu de la rue pour gratter ses puces ; immédiatement, tous se précipitent vers elle afin d'attraper une tétine plus facile à saisir dans cette position ; ils se chamaillent en montrant leurs crocs de lait et en couinant sous l'effet de quelques morsures mutuellement distribuées à tort et à travers. En effet chacun n'a pas sa place, les tétines de la pauvre mère ne sont pas assez nombreuses.
Dans les minutes passées, en traversant le village, Rohi a pu observer deux familles de chiens dans un état identique.
- Mais pourquoi ces chiens sont-ils si maigres ? demande-t-il à Maxime, alors que la voiture va prendre le chemin des installations de la météo.
Celui-ci lui explique donc :
- A leur naissance, les chiots sont tous gardés vivants en prévision alimentaire. Chez nous, les portées sont surveillées ou bien programmées, il n'en est pas de même ici et la nature y exerce totalement ses droits. Les gens de ces îles font une sélection en gardant les femelles, filles de celles qui sont bien en chair et qui sont les plus prolifiques, ce qui amène la naissance de portées de huit à douze chiots, parfois plus.
Mais sur un atoll, comme il y a à peine assez de nourriture pour les hommes, il n'y en a donc pas pour les chiens, tu vois le résultat ; les mères ne produisent pas assez de lait pour leurs petits qui sont toujours affamés. Ils en sont bientôt réduits à rechercher leurs besoins alimentaires autour des maisons : arêtes de poisson, morceaux de noix de coco, excréments humains, ceux des enfants principalement. Il est impossible de les nourrir correctement, et cela ne vient pas à l'idée de leurs maîtres. Pour nourrir ces bêtes, il leur faudrait pêcher beaucoup plus de poisson que ce qui est nécessaire pour les provisions familiales. Quand ils seront un peu plus grands, ils iront au lagon avec leur mère ; ils y apprendront à pêcher le poisson pour leur propre compte, guidés par elles et par les vieux mâles. A partir de ce jour, se nourrissant correctement, ils engraisseront rapidement et ce sera pour leur malheur, ils feront bientôt les frais d'un repas dominical, surtout les mâles qui n'ont pratiquement aucune chance de survie ; un chien paumotu, s'il veut vivre longtemps, il faut qu'il soit maigre, pelé et galeux, et qu'il demeure en cet état.
Pendant cet exposé, le conducteur a mené lentement la Jeep par la forêt et encore une fois dans un chemin qui serpente entre les troncs. Elle débouche sur une aire dégagée où les cocotiers ont été abattus lors de l'établissement de la station météorologique, permettant ainsi la manœuvre et le poser d'hélicoptères. En bordure ouest de cette zone sont édifiés les bâtiments, qui sont métalliques pour la plupart.
L'installation a été réalisée sur les lieux de l'ancienne léproserie, comme Rohi l'a appris dans les documents consultés à Papeete. Les deux constructions principales de cet hôpital déserté sont toujours debout, solidement maçonnées, en blocs de calcaire venus du récif ; elles ne sont plus que murailles imposantes. De la toiture : poutres, chevrons, couverture de feuillage en pandanus ou en cocotier, il n'y a plus rien. Les portes, les fenêtres, les boiseries du toit, tout a probablement été récupéré et réemployé au village. Du début du siècle à la fin de la seconde guerre mondiale, ce lieu fut le refuge d'isolement obligatoire de malheureux de tous âges atteints par cette terrible maladie : la lèpre.
Les Hawaii touchées par ce fléau comme presque toutes les îles d'Océanie eurent leur léproserie installée à Molokai. Les hanséniens de la Polynésie Française furent éloignés sur Reao. Il faut préciser que c'est cette île qui souffrit le plus des atteintes de ce mal, elle était comme prédestinée : la lèpre y fit son apparition en 1906, et puis, le Père Paul Mazé comptait une centaine de personnes atteintes sur quatre cents habitants en 1919. Alors le nombre de malades sur place militait en faveur de l'installation d'un établissement hospitalier ici même, d'autant plus que, l’île de Puka Rua tout proche avait été contaminée à son tour et comptait elle aussi un grand nombre de personnes atteintes.
Depuis le milieu des années quarante, grâce aux sulfonés, cette maladie est assez bien contrôlée ; sitôt détecté, le mal est fixé en l'état, il ne progresse plus et les personnes atteintes ne sont plus contagieuses. Cet établissement médical où la majeure partie des pensionnaires étaient donc originaires de Reao ou de Puka Rua, l'île de Popi, n'eut plus de raison d'être et fut désaffecté. En plus des squelettes des deux bâtiments principaux que nous avons vus, il en reste d'autres, petits ou grands : des citernes, une petite église en construction qui sert de parc à cochons, et le cimetière. En ce dernier lieu on peut recenser une centaine de tombes. Ces malheureux reposent là, bercés par l'alizé, ce vent qui souffle sur la moitié du globe terrestre. Le vent qui est le plus pur, le plus doux, le plus salubre de tous les vents. Celui qu'ils respiraient, celui qui propulsait leurs embarcations lorsque, valides, ils s'en allaient à la pêche, leur occupation principale ; et qui, alors atteints dans leurs chairs, malgré sa pureté ne put les guérir de la maladie venue d'ailleurs.
Ils reposent dans le calme de ce lieu abandonné mais du plus serein qui soit. Les Reao n'y viennent jamais, on leur a dit que le sol est contaminé par la maladie ! Ces tristes sépultures ne sont marquées que par un tas de pierraille grise sur lesquelles des croix de bois achèvent de pourrir. Sur ces croix, quelques noms sont encore visibles, dans peu de temps il n'en restera plus rien, elles seront devenues des tombes anonymes comme la majeure partie le sont déjà. Les arbres que ces infortunés ont plantés, les frangipaniers, les figuiers, sont toujours là, ils décorent et ornent ce pitoyable cimetière tout le long de l'année : les premiers de leurs fleurs jaunes et odorantes, les seconds de leurs fruits mûrs que viennent picorer quelques passereaux migrateurs pendant leur escale et qui parfois chantent pour ces défunts.
Ce fut donc sur ces terrains devenus disponibles que l'on construisit la station météorologique. L'emplacement a été bien choisi, pour une fois... en effet, l'altitude y est ici de sept mètres au point culminant de l'établissement, qui est aussi celui de l'île. On y replia donc le matériel qui se trouvait au lieu dit Motu Onu, l'îlot aux tortues, où la première station avait été implantée en un lieu qui ne dépasse pas trois mètres de hauteur au-dessus de l'océan !
On avait enfin compris que ce dernier site était dangereux... sachant que l'océan lève régulièrement, en l'absence de tempêtes locales, des vagues de trois à cinq mètres, il est permis de se demander où avait l'idée, les ingénieurs de la météo qui autorisèrent la construction en cet endroit ! Et Rohi sait qu'assez souvent ses camarades qui l'ont précédé ici ont travaillé les pieds dans l'eau. Une simple tempête tropicale aurait pu tout détruire, les hommes et le matériel. Quand on sait ce qui s'est passé dans la Polynésie Française de novembre quatre-vingt-deux à avril quatre-vingt-trois, période pendant laquelle le territoire a essuyé sept cyclones ou tempêtes tropicales, on est enclin à penser que le personnel qui fut affecté à Motu Onu a eu, tout simplement, de la chance.
Laissant le bâtiment de la radio à gauche, la Jeep pénètre dans la cour de la station, bordée par un mur d'un mètre de hauteur qui limitait l'étendue de l'hôpital, et où les cocotiers n'ont pas tous été coupés mais éclaircis seulement ; ils ombragent l'ensemble. Là, une vieille dame et un homme, paumotu tous deux, accueillent les nouveaux, ils les saluent comme l'ont fait ceux de la plage et du village, de joyeux kiaorana. Ils parlent beaucoup, mais dans leur langage, et, à part Maxime, personne ne comprend quoi que ce soit. Tetori Reonita est le nom de la vieille dame, elle est l'une des rares femmes maigres aux îles Tuamotu ; tout en les complimentant pour leur venue à Reao, elle leur passe au cou un collier de fleurs fraîches de frangipanier, qu'elle a cueillies sur les arbres du cimetière délaissé. Tetori est employée pour les travaux de cuisine, de ménage et d'entretien ; cette personne, que nous connaîtrons d'une extrême gentillesse, est l'auxiliaire de cantonnement.
L'autre s'appelle Gapotai Teara ; son ouvrage à la station, c'est la fabrication de l'hydrogène, gaz avec lequel sont gonflés les ballons- sondes, expédiés dans l'atmosphère à heures fixes. Gapotai est un garçon aussi costaud que le tavana que nous avons vu tout à l'heure ; plutôt petit, un peu empâté, on devine des muscles puissants qui roulent sous cet appoint graisseux.
C’est alors que, les présentations étant terminées, il prend les valises de Rohi et lui fait signe de bien vouloir le suivre vers la chambre qui lui est destinée.
Dans ce bâtiment métallique, il fait bien chaud et les vêtements deviennent vite insupportables. Comme Rohi se prépare pour prendre une douche dans la salle d'eau commune qui se trouve attenante à son logement, il constate que pas une goutte de liquide ne coule du robinet ! Gapotai qui est revenu sur les lieux lui signale dans son langage :
- Kaore komo, o faahi koe, il n'y a pas d'eau et il faut que tu pompes ; et, pour être sûr d'être bien compris, il joint à la parole le geste de pomper, en montrant du doigt une pompe japy manuelle, fixée au pied du château d'eau de fabrication locale : un échafaudage en tubes métalliques surmonté d'un bac de deux mètres cubes. Ensuite, il passe à la pompe et envoie l'eau de la citerne vers le rudimentaire réservoir. Au bout d'un instant, il stoppe le pompage et annonce à Rohi :
- Oti, pomper pae ahuru, terminé. Il lui fait comprendre qu'il n'a droit qu'à cinquante coups de pompe pour une douche.
En effet, ce sont les consignes du chef de station qui permettent d'économiser l'eau. Sur un atoll, la seule eau douce que l'on peut avoir à sa disposition, c'est l'eau de pluie récupérée. Hors, dans cette région de l'Est de l'archipel, les précipitations sont rares, d'où la nécessité de ne pas en perdre une goutte quand il pleut, et obligation de bien l'épargner par la suite. C'est donc un liquide précieux, aussi toutes les toitures sont munies de gouttières canalisées vers une citerne d'une trentaine de mètres cubes. En la construisant, on a pensé bien grand ! Rohi pendant son séjour la verra le plus souvent à son niveau le plus bas ; à deux reprises elle sera même complètement vide.
Un moment plus tard il est allongé, rafraîchi, sur sa couchette, attendant le retour de la jeep qui est repartie une nouvelle fois vers le lagon pour ramener les hommes de l'équipage du Catalina vers la station ; ils y prendront leur repas avant de repartir vers la base de Hao. Les mains sous la nuque, il repasse mentalement les temps forts de ce voyage exceptionnel commencé à Paris il y a quatre semaines.
Au décollage de l'aéroport de Paris-le Bourget enneigé, la température était négative, un petit froid sec régnait sur la capitale et sa région. Il s'ensuivit un vol en DC-8 d'une durée de six heures, puis un atterrissage à Montréal après avoir observé les icebergs dérivant dans le courant froid du Labrador, le blanc manteau neigeux canadien ainsi que le Saint-Laurent gelé. Sur le terrain de Montréal encombré d'imposants tas de neige, la température signalée était de moins vingt-cinq degrés !
Six heures plus tard, le quadriréacteur se posait à Los-Angelès après avoir survolé les grandes plaines de l'Ouest, blanches elles aussi. Sur l'aéroport international le thermomètre marquait dix-sept degrés, soit une amplitude de quarante-deux degrés par rapport à celle relevée à Montréal !
Cloués au sol pour cause de brouillard levé brusquement dans la brise de mer, et interdisant le décollage, l'équipage et les passagers passèrent la nuit dans un motel : le Hyatt, un gigantesque ensemble hôtelier où les serveuses étaient habillées en petits lapins (oreilles et queue, tenue résille). Le lendemain matin, l'air pur des premières heures matinales, apporté par la brise de terre descendant des montagnes avait balayé cette brume épaisse et permettait de reprendre la route vers Tahiti. Un vol de huit heures sans escale, pour un parcours entièrement maritime, allait s'en suivre et y conduire l'appareil.
Après la découverte de cette île rêvée, objet de nombreuses lectures de jeunesse, voici donc ce magnifique voyage terminé, au beau milieu de l'Océan Pacifique, sur un atoll des îles Tuamotu, que peu de gens savent situer sans hésitation sur la mappemonde.
Notes
1- Le terme millibar n'est plus employé, il est remplacé par : hectopascal.
2- L'ancre vient de crocher sur le fond, la chaîne qui se tend retient bien l'hydravion, tout comme elle le ferait pour un bateau.
3- D.L. Oliver : les îles du Pacifique (Payot).
4- Albert t'Sertevens : Ecrivain et voyageur belge (1886-1974).
Il a écrit quatre ouvrages sur la Polynésie Française : L'Or du Cristobal, Taia, La Grande plantation, qui sont des romans ; Tahiti et sa couronne, récits de voyage à travers les archipels. Tous ces ouvrages sont édités chez Payot.
5- Nos gouvernements successifs ayant jugé que ce Territoire d'Outre-mer avait atteint une certaine majorité politique, le statut a bien évolué et les districts sont devenus des communes. Comme en France, le maire gère sa commune. En 1967, le représentant de la France était le Gouverneur ; il a maintenait fait place au Haut-Commissaire de la République Française. Maintenant, la commune de Reao compte les deux atolls Reao et Puka Rua
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